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RENAUD, LE DERNIER POÈTE

MUSIQUEPosted by Le blog de Sylvain Moraillon Thu, January 04, 2018 16:29:30

Il s’est écoulé dix ans entre Rouge sang et son nouvel album. Dix longues années de silence, d’attente, d’inquiétude, d’articles douteux, vrais ou faux, bienveillants ou cyniques, nous exposant ses déboires, avec l’alcool, avec la vie, avec les femmes qu’il n’a plus, avec lui-même. Hormis l'intermède Molly Malone, dix longues années de tristesse, parfois, à se demander s’il nous reviendra, s’il s’en sortira, s’il a toujours la rage, la haine, la verve, l’envie, le besoin, l’amour, la colère…


Mais Renaud s’en sort toujours. Parce qu’il a des enfants, et des amis, dans l’amour desquels il trouve la force de réagir. Parce que nous sommes là, comme il l’est pour nous, depuis 1975. Et parce que c’est le dernier poète de notre époque. Mistral gagnant, chanson préférée des français toutes catégories confondues, Renaud, l’anar reconverti en parrain de la chanson, a explosé tous les records. C’est notre ami à tous, notre poteau, notre frangin. Pendant quatre décennies, il a nous fait rire, pleurer, réfléchir. Aimer, aussi. Il nous a permis d’exulter nos colères, de sortir de nos solitudes, de hurler nos injustices. Son regard, tour à tour acide ou nostalgique, sombre ou fraternel, est aussi le nôtre. Un peu. Depuis l’origine, il dit pour nous ce que l’on nous impose de taire, ce que l’on nous empêche de dire. Nous avons partagé ses humeurs, ses coups de sang, ses engagements, souvent aussi profonds qu’excessifs, comme lorsqu’il partait chanter en Russie ; nous avons mêmes goûté ses lubies, comme lorsqu’il rêvait de faire le tour du monde en bateau.

Notre vie à nous, sans ses chansons ni sa personnalité, n’aurait pas été tout à fait la même, assurément. Dans Société tu m’auras pas, il jurait qu’il ne serait jamais « récupéré ». Une utopie parmi d’autres, un sens, peut-être, parmi tant d’absurdités. Souvenons-nous de l'époque où il devint indésirable dans les médias. Puis le temps, comme d’habitude, fit son œuvre. Son retour, encore un, dévastateur, avec Manhattan Kaboul, l’assit définitivement au rang de star de la chanson française. L’incontournable Renaud se taisait pendant des années, mais chaque fois qu’il l’ouvrait à nouveau, il faisait un carton. Plus personne ne pouvait lutter.

Son secret, c’est la fidélité de son public, parce qu’il a tissé avec lui des liens si forts au fil des années qu’aujourd’hui, il est l’un des seuls chanteurs de sa génération dont même les jeunes connaissent les chansons, parce que leurs parents les leur ont transmises. Renaud l’imprévisible nous rassemble tous et nous l’aimons. Même quand il dit des conneries. Chanteur faussement voyou, faussement méchant, faussement chanteur, mais au vrai grand cœur, toujours, à la plume vicieuse et incessante, si généreuse, comme lui qui achetait des maisons qu’il n’habitait jamais et prêtait aux copains.

J’ai embrassé un flic.

Le titre d’ouverture sonne comme une provocation pour les fans de la première heure. Il est loin le temps où Renaud chantait :

Y'a pas qu'les mômes, dans la rue,

Qui m'collent au cul pour une photo,

Y'a même des flics qui me saluent,

Qui veulent que j'signe dans leurs calots.

Moi, j'crache dedans, et j'crie bien haut

Qu'le bleu marine me fait gerber…

(Où c’est qu’j’ai mis mon flingue ? - Marche à l’ombre, Polydor,1980)

Nous avons changé d’époque, prétend-on ; il a évolué, prétend-il. Au son de la trompette de Jean-François Berger, il a trouvé un flic qui « avait l’air sympathique ». Michel Ohayon, qui tient les guitares et a composé une musique entrainante rappelant Le Sirop de la rue, a fort bien servi le texte. Une entrée en matière parfaitement juste dans la facture et l’intention : Renaud est de retour, et la chanson suivante, Les mots, le confirme. Cet hommage magnifique aux auteurs est un aveu. C’est sa plume qui aide Renaud à supporter son passage sur terre, qui « rend la vie moins dégueulasse ». Le cœur parle, sans fausse pudeur, et c’est d’ailleurs l’une des plus belles qualités de cet album sans nom : aucun trucage, aucune tricherie. Piano, guitare, accordéon. Renaud a vieilli, son monde intérieur a changé, le notre aussi. Tout est authentique. De la tendresse, et tant de nostalgie !

Il nous émeut par sa sincérité, sa fausse simplicité, ses vérités toujours bonnes à déranger, juste de la simple sagesse. Il est décidément « Toujours debout », ressuscité encore une fois, revenant de nulle part et de partout, après avoir visité tous les recoins perdus de son âme coléreuse et chimérique, écorchée par ses propres désillusions. La belle Héloïse, poétique à rêver, nous emmène en voyage romantique à Venise, avec sa petite-fille, loin des « cités qui s’amenuisent ». Ohayon toujours aux guitares, discrètes et vigoureuses, et Jean-François Berger, l’homme-orchestre, cette fois à l’accordéon. La facture est toujours au rendez-vous, simple, jolie, efficace.

Après avoir passé « la Nuit en taule, et la journée aussi hélas », ambiance banjo et cajun, Renaud parle au Petit bonhomme pour lequel il frissonne. Une belle balade en hommage à son fiston, Malone, dans laquelle, d’un seul coup, on retrouve toute sa tendresse et sa fragilité : des arrangements subtils et dépouillés, que le hautbois de Joost Gils rend très aériens. Mais Renaud ne pouvait évidemment pas sortir cet album sans une chanson sur l’Hyper Casher, car : « C’était la guerre tout près du métro Saint-Mandé ». Des cordes sublimes, des arpèges de guitare délicats, l’accordéon en écho à un texte où chaque mot est indispensable et juste.

La voix, chevrotante, certes, tremblante, déraille parfois, témoin de tous les abus de tabac et d’alcool du chanteur, de ses excès émotionnels, de ses blessures, d’amour, des cicatrices de ses doute, des fractures de ses lointaines bohèmes. Lourde, abimée, notamment sur Mulholland Drive, où ressurgissent soudain les guitares électriques, elle n’en est que plus vraie, plus sincère que jamais. Le contraste avec la légèreté du refrain est saisissant, tant sa fragilité produit un effet de profondeur inattendu.

Renaud aborde à son habitude des thèmes contemporains : dans Dylan, composé par son vieux complice Alain Lanty, qui a le goût des refrains efficaces, il rend hommage à un adolescent emplatané par la faucheuse en sortie de boite alcoolisée. (Il avait d’ailleurs écrit la chanson il y a longtemps, pour le deuxième album de Romane Serda, Après la pluie, en 2007, chez Virgin). Dans Petite fille slave, où l’on reconnaît la belle patte de Renan Luce, il évoque l’exploitation sexuelle des jeunes filles de l’est mises sur le trottoir de notre capitale, par des « mafieux, intouchables, protégés». Le dernier titre, Ta batterie, écrite pour son fils Malone, est une chanson particulière. Elle porte à la fois quelque de tendre et de désespéré, de la profondeur et de la légèreté, contrairement au slam harponnant et hyper sexué de la piste cachée, provocation gratuite et c'est tant mieux..

Il y a quelque chose de plus pudique qu’à l’accoutumée dans cet album, et une économie de moyens toute brélienne dans les arrangements et la réalisation de Michel Ohayon. Des mélodies faciles, c'est évident, mais surtout, moins de colère et de violence, plus de nostalgie : les coups de gueule laissent la place à la lassitude, presque au renoncement, comme en témoigne La vie est moche et c’est trop court, dans laquelle on retrouve la verve désespérée du chanteur, toujours en quête d’amour et d’un monde meilleur. Cette chanson sur la solitude, lancinante, sans emphase, juste ritournelle où reviennent les fantômes des amis disparus, est sans doute la plus emblématique de sa mue intérieure.

Le chanteur autrefois énervant s’est volontiers rangé à l’avis de l’une de ses fans qui l’avait comparé au phœnix. Mais l’écoute de ce nouvel album inspire plutôt l’image du sphinx : sage et désabusé, immobile et clairvoyant, Renaud est incontestablement notre dernier poète.

Il faut lui pardonner. Aimons-le debout.


Renaud (Toujours debout), Parlophone, 2016

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